Résumé : Escia est un verbe de la langue corse. Il signifie sortir de la maison, avec l'intention d'y revenir. Il est généralement étendu à exit. Escia est probablement à l'origine du nom de Porticcio, station balnéaire du Golfe d'Ajaccio. Il explique Portus Itius : nom attribué par Jules César au port du nord des Gaules d'où les Romains sont passés en Angleterre en 54 avant JC. Le mot Itius est resté intraduisible du latin. L'abondante bibliothèque fournie par GoogleBooks rend compte des années de débats et d'interrogation sur la localisation de ce Portus Itius. La langue corse permet de comprendre que ce Portus Itius était Wissant, nom dérivé de Escia, qui a produit aussi le nom du village voisin d'Escalles.


d'un Portus Itius à l'autre : Wissant et Purtichju

les renvois de page de La Guerre des Gaules concernent cette édition de Garnier-Flammarion, 3ème trimestre 1964

 

Jules César a fait couler beaucoup d'encre après ses Mémoires sur la Guerre des Gaules : où se situaient donc tous ces lieux qu'il décrit ? Où donc eut lieu le siège d'Alésia ? Les discussions furent nombreuses.

Où arrivèrent ses deux expéditions maritimes vers l'Ile-de-Bretagne (c'est-à-dire la Grande-Bretagne d'aujourd'hui), la première à la fin de l'été de 55 av-JC, la seconde l'été suivant, en -54. Les historiens s'accordèrent rapidement pour situer les plages de la région de Deal, dans le Cantium (Kent). Mais d'où ces expéditions partirent-elles ?

Jules César situe ce point de départ dans le pays des Morins (Morini), un peuple gaulois que les Romains n'ont pas encore complètement soumis.

Les tribus de Morins sont installées le long de la côte de l'actuel Nord-Pas-de-Calais, à partir de la baie de la Canche. Au milieu de leur territoire s'avancent en mer les deux caps, le Gris-Nez, puis le Blanc-Nez qui termine les collines d'Artois. Au-delà de cette dernière colline, vers l'Est, commence la plaine marécageuse dans laquelle les Morins se cachent pour échapper aux massacres. Au sud, les Morins côtoient le peuple des Atrébates (Arras) et, à l'est, le peuple des Ménapiens. Leur limite à l'est n'est pas vraiment connue : au moins jusqu'au dunkerquois actuel, peut-être jusqu'à l'Yser, fleuve qui débouche dans l'actuelle Belgique. En fait, l'origine de ce peuple reste une énigme.

Bien après César, la centralisation romaine fera de Thérouanne, dans la proximité de l'actuel Saint-Omer, la capitale des Morins vaincus.

Ces Gaulois possèdent la maîtrise du passage vers l'Angleterre, lieu d'échanges intenses, depuis toujours, entre le continent et l'Ile-de-Bretagne d'où provenait déjà le précieux étain de l'âge du bronze. C'est de là, dit César, que se trouve le trajet le plus commode (V, 2, 94) pour traverser le détroit, du continent vers l'Angleterre. Parti en -54 de ce lieu au coucher du soleil, il débarquera sur la côte anglaise le lendemain vers midi, y étant parvenu à voiles, poussé par un vent de sud, puis à rames, le vent trop fort obligeant à baisser les voiles et à rectifier, vers l'ouest, la trajectoire avec les rames (V, 8, 97).

 
   César nomme ce point de départ Portus Itius.  
   
   

Si Portus se comprend comme un port, personne n'a jamais su traduire du latin de César vers le français le sens du mot Itius.

En tous cas, Itius ne peut pas vouloir dire "petit" car, au départ de la deuxième expédition, en 54 av JC, les Romains rassemblent à cet endroit, en plus de 8 légions, "la cavalerie de toute la Gaule" : 4.000 hommes (V, 5, 95). Même si Jules exagère ce nombre, il a bien fallu plusieurs kilomètres de sable, dénués de rochers, pour aligner, sans qu'ils se choquent à la marée, les 600 bateaux qu'il a fait construire, "prêts à naviguer et pourvus de tout le nécessaire".

Depuis la Renaissance, les discussions, dissertations et conjectures des académies et des sociétés savantes se sont multipliées pour tenter de localiser ce fameux "Portus Itius". Chacun défendant, avec plus ou moins d'arguments, son choix : Boulogne-sur-Mer pour les uns, Etaples, Le Portel, Saint-Omer pour d'autres, quelquefois Ambleteuse et, surtout, Wissant.

L'argument pouvait venir de l'analyse des distances et des courants. Il fallait tenir compte de caps (Blanc-Nez et Gris-Nez) beaucoup moins érodés qu'ils ne le sont maintenant et s'avançant profondément en mer, d'un marécage submergeant la côte du Calaisis actuel et plongeant jusqu'à Saint-Omer...

D'autres cherchaient dans les toponymes modernes un glissement possible du mot "Itius" au moyen de déformations tarabiscotées. Pour ceux qui tenaient absolument à ce que le Portus Itius se soit divisé en rive gauche et droite de la Liane (le fleuve qui partage Boulogne), "Itius" se serait transformé en Isques par exemple.

La recherche des vestiges de pieux ou de quais pour un vaste port englouti s'avéra peu fructueuse. Il ne resta finalement que deux prétendants sérieux : soit Boulogne-sur-Mer, soit Wissant.

 
   

Jeune Wissantais né au Gris-Nez, je pris mon parti. Je croyais que César, retraçant ces Mémoires pour les sept années de la Guerre des Gaules, devait absolument être compris de ses contemporains. Soit qu'il ait voulu ces Commentaires comme un ouvrage de propagande militaire et politique vantant sa grandeur auprès du peuple romain, soit qu'il les ait écrits pour rendre des comptes et justifier de son activité auprès des dirigeants romains, ses pairs, avec lesquels il était en conflit juridique et financier, il ne pouvait de toutes façons pas rester ambigü.


Mais comment être compris avec ce Portus Itius dont on ne sait même pas où il est localisé aujourd'hui ? Et avec ce mot Itius qu'on ne sait toujours pas traduire du latin ?


Il ne pouvait s'agir, puisque César devait se faire comprendre des Romains à qui il écrivait, que d'un dispositif de guerre navale déjà connu en Méditerranée. Ou alors d'une disposition de la côte, décrite par des noms communs qu'un Méditerranéen pouvait facilement transposer. En tout cas, ce ne pouvait pas être un mot du latin "moderne" qui ne s'appliquerait qu'à ces côtes lointaines de la Mer du Nord puisque les Romains ne les avaient jamais explorées auparavant.

Ce ne pouvait pas non plus être une ville car, sur la côte des Morins, bien peu de lieux se prêtent à l'édification de fortifications. Les Romains positionneront une flotte permanente à Boulogne-sur-Mer mais bien après César. Ils l'appelleront Gessoriacum puis ils y adjoindront Bononia. A ce moment, ils construiront des ports différents, qui seront fortifiés, afin d'abriter des garnisons permanentes. Wissant restera quand même, pour 1.500 années encore, le point de passage principal vers l'Angleterre.

 
   

Qu'est-ce qu'un Portus, dont la traduction du latin paraît si évidente ?

Jules César s'en explique lors de l'expédition de -55. Il positionne dans son portus 80 bateaux longs qui doivent emporter 2 légions. Il les fait ponter "à sec sur la grève", c'est-à-dire à l'échouage. 18 autres vaisseaux de transport stationnent, eux, au mouillage, c'est-à-dire à l'ancre.

L'année suivante, en -54, instruit des dangers de la houle de la Mer du Nord qui détruisit nombre de ses navires au cours de sa première tentative, il fait construire au cours de l'hiver des bateaux "plus larges" et "plus bas" que ceux qui sont utilisés en Méditerranée (V, 1, 93). Ces bateaux, à fond presque plat, pourront se charger par le flanc à l'échouage. César en fera construire 600 (V, II, 94). Il fait aussi construire 28 vaisseaux longs (galères).

Général en mouvement, César ne cherche pas un port abrité dans lequel stationner longtemps. Il a besoin d'une plage d'embarquement-débarquement de laquelle il puisse faire partir toute sa flotte d'un coup pour aller frapper, vite et fort, la côte anglaise. Il faut imaginer les barges de débarquement du 6 juin 1944 plutôt que le Charles-de-Gaulle en réparation à Toulon.

 
   

Ci-dessous, le port du Pirée (-493) :


On comprend que la meilleure configuration pour ce portus est composée d'une avancée de falaises rocheuses qui protègent une anse de sable. Le port antique initial type "comportait essentiellement une plage d’échouage sur laquelle on tirait le bateau, au pied d’une fortification abritant hommes et marchandises, l’espace intermédiaire correspondant virtuellement au quai... Par la suite, l’outillage se différencia et l’on construisit des jetées, des digues, des bassins, des terre-pleins" (A. Siegfried).

En Mer-du-Nord, où les marées sont amples, cette plage d'échouage doit être large, en pente douce, et dépourvue de rochers. L'idéal est que, derrière les dunes, aboutisse dans les marécages une voie fluviale que pourront descendre marchandises et bois de construction des bateaux. Le chantier naval est nécessairement au sortir d'une grande forêt. Il était vain de rechercher à Wissant, pour le port du temps de César, les vestiges d'un port profond qui aurait été submergé ultérieurement par des bancs de sable ou des marécages. On a finalement retrouvé des arbres ou des pieux, dans le marécage, mais qui ne datent pas du temps de César.

 
 


Puis vint Google Books

Chacun peut découvrir les dizaines d'ouvrages numérisés par Google, disponibles en ligne, qui dissertent, à partir du XVIème siècle, sur le Portus Itius de Jules César. Comme Itius n'a jamais pu être traduit du latin, on trouve toutes les variations de son écriture, parfois dans la même page : Portus Iccius, Iccius Portus, Portu Iccio, Portu Itio et... Porto Iccio !

Cet ouvrage italien (Antonio Chiusole, 1739) décrit la "Piccardia" comme divisée en 8 pays dont celui reconquis sur les Anglais en 1558 dans lequel il situe Vissan :

4. Vissan, alla sinistra di Calais, Luogo tenue, ma memorabile, poichè si crede, ch'in questo sito sia stato il famoso Porto Iccio, in Lat. Portus Iccius
Vissan, à la gauche de Calais... où l'on croit avoir localisé le fameux Porto Iccio, en latin : Portus Iccius

Ce "Vissan" ne doit pas être lu avec le "V" (vé) de "volume", par exemple, mais comme avec un "U". Il faut prononcer "U-I" comme les Wissantais l'ont toujours fait pour leur village : "U-ISSAN", "U-ISSANTAIS". Attention : ce "U" doit être à peine perceptible.


Porto Iccio, ce n'est ni du latin ni de l'italien, c'est du corse !
 

Faites lire à un corsophone aussi bien "Porto Iccio" que "Portus Iccius" : vous entendrez exactement la même prononciation. Les "O" ouverts du français s'entendront presque comme des "OU". Le "R" sera roulé. Une règle de contraction à l'oral s'appliquera : en langue corse, lorsque deux voyelles non accentuées se suivent, l'une finissant un mot, l'autre commençant le mot suivant, l'on n'en conserve qu'une à l'oral. Porto Iccio se lira PortIccio.

L'accent tonique se pose fortement sur l'avant-dernière syllabe. Faites l'exercice, vous entendrez Purtichju ("Poultichiou"), l'accent tonique sur le "ti", la dernière syllabe "chju" très affaiblie, mais existante. Purtichju est le nom corse de Porticcio, inscrit sur les panneaux de signalisation.

Lorsque les occupants gênois ont organisé la Corse, la langue corse, à l'instar des autres langues gauloises, ne s'écrivait pas. Les Gênois ont donc retranscrit "à l'italienne" les sons qu'ils entendaient : le Purtichju d'origine s'est écrit, selon leur langue, PortIccio. Le itius latin était plus précis car ce "iccio" italien se dit "itcho", plutôt sonore, alors que "chju" corse est un "chiou" abaissé que l'italien ne prononce pas. L'administration royale française, succédant aux Gênois, s'est contentée de reprendre paresseusement l'héritage administratif des précédents propriétaires. Les toponymes sont passés en français avec leur forme italianisée et non selon leur forme initiale corse. C'est encore le cas aujourd'hui. Ne dîtes jamais "PortiTche" !

   

Porticcio, dans le golfe d'Ajaccio, malgré le béton et le goudron, se reconnaît facilement comme un Portus antique.

   

A l'Ouest, un petit cap, nommé "Pointe de Porticcio", s'avance dans la mer et protége de la houle et du vent dominant. La plage de sable fin est large et dépourvue de rochers (sauf Capitello). Derrière cette plage, le cordon dunaire est encore visible aujourd'hui bien qu'en grande partie on y ait construit une route, un centre commercial et des résidences de tourisme. La plage se prolonge avec l'embouchure marécageuse du fleuve u Prunelli, qui a été rejoint par a Gravona, puis vient la plage de Ricantu. Une baie de 10 km, surveillée, dès le néolithique, depuis les hauteurs de Terra Bella ou de Frasso.

Sans aucun doute, Jules César aurait pu installer dans ce Portus Itius de Corse un dispositif naval comparable à celui qu'il a mis en place pour ses expéditions vers l'Ile-de-Bretagne. Et, sans doute, existe-t-il aussi d'autres baies de la Méditerranée configurées selon le même schéma et nommées elles aussi Porticcio.

   

Mais comment César, qui avait tant besoin de se faire comprendre de ses contemporains romains, surtout pour cet objectif considérable de conquérir le commerce avec l'Ile-de-Bretagne, pouvait-il être assez explicite avec ce seul "Itius" (ou "Iccio" ou "Iccius") sans qu'il lui soit nécessaire d'apporter une description complémentaire ? Lui qui décrit parfois ses batailles avec beaucoup de détails, là, il ne dit que portus itius comme si ces seuls termes avaient suffi pour se faire comprendre des Romains qui n'avaient pourtant jamais visité ces lieux.

Itius était pré-existant, plus ancien que le latin, et donc bien compris des Romains.

De même que nous devinons le sens d'un mot inconnu à partir de sa racine en latin ou en grec ancien, les lettrés auxquels s'adressaient les compte-rendus de Jules César rattachaient le mot Itius à une racine plus ancienne. Les meilleurs latinistes actuels ne réussiront pas cet exercice tant qu'ils ne chercheront pas ce substrat ancien.

Le corse est une langue plus ancienne que le latin. Protégée par sa géographie, son histoire, et, surtout, le caractère de ses pratiquants, la langue des Corses, spécialement dans le Sud, a su faire venir jusqu'à nous des termes utilisés dans les langues anciennes de Méditerranée.

Placés au coeur des échanges intenses de la Méditerranée Occidentale (voir Jean Castela), les Corses de l'Antiquité ont dû intégrer successivement toutes les langues du "commerce international".

Le "Portus Itius" des Morins était, lui, au coeur du volumineux commerce (étain, cuivre, laine, sel) avec l'Ile-de-Bretagne. Ici, comme là, on parlait la langue dominante du commerce international. Mais la langue corse, elle, a porté jusqu'à nous les mots, toujours élégants et imagés, techniques même, de la langue ancienne.

Comme l'akkadien, l'araméen, le grec l'avaient été précédemment, la langue initiale sera supplantée par l'expansion du latin devenu à son tour la langue des échanges qui s'intensifieront encore davantage.

 
   

Le chaînon manquant, pour comprendre, à notre tour, ce "iccio" est le verbe corse ESCIA.


"Escia" se prononce "écha", l'accent tonique sur "é". Escia est utilisé lorsqu'on sort de la maison pour partir vers un lieu extérieur. Plus généralement, il est appauvri par "exit" (prononcez "échit" en corse) ou "sortir de", "faire une sortie", comme en italien. On dit aussi "esciuti da" pour "être issu de".

Au présent, escia se conjugue Esciu, Esci, Esci, Isciumu, Isciuti, Escini. Le participe passé est Isciuti, à prononcer comme "ichouti", l'accent sur "chou", la dernière syllable presque muette mais bien présente.

Le seuil de la maison, et par extension, la maison elle-même, est Usciu en corse. "Chiodi l'usciu" veut dire "fermer la maison", c'est-à-dire les "issues" de la maison.

 
   


José Stromboni  (KUR-SIG l'Eden retrouvé, p.37) fait venir le "USCIU" du sumérien "ESH" : fenêtre, trou, maison, pièce. "USH" en akkadien, deux millénaires avant le latin.

Le Larousse fait venir le nom commun français "huis" du bas latin "ustium", pour la porte extérieure d'une maison. Mais n'est pas précisée l'origine de ce "ustium" qu'on reconnaît pourtant dans Ostium (Ostie), le port initial de Rome. L'exit, la sortie, se disent maintenant "uscita" en italien.


Vous voyez où j'arrive : "issue", "huis", "iccio", "itius"... évoquent l'endroit par où l'on passe pour sortir de l'usciu vers l'extérieur. C'est la même frontière qui est franchie au retour, lorsqu'on rentre.

   

ESCIA est la source du français échouage

   
 

Wissant a toujours été un port d'échouage pour les pêcheurs. Les matelots veillaient jour et nuit, s'abritant dans les dunes, sur leurs flobards, ces bateaux à fond presque plat, assez bas pour être à voiles et à rames, capables de flotter dans une très faible hauteur d'eau. Les flobards étaient ancrés sur le sable à la marée descendante, attendant que la mer se retire afin que les bateaux se retrouvent au sec. Il ne fallait pas rater l'heure de la marée remontante, soit pour embarquer, soit pour remonter le bateau vers les dunes à mesure que le flot avançait. Les chevaux apportaient marchandises et matériel puis aidaient à remonter la pêche. Ces chevaux aidaient aussi à tirer les bateaux. Au retour, il fallait anticiper le départ suivant et, quelquefois, attendre un peu en mer afin d'échouer au bon endroit, c'est-à-dire à la bonne distance entre le flot et les dunes où la marée montante ferait à nouveau flotter le bateau.

Cette technique de l'échouage se distingue du mouillage qui ne permet pas un embarquement-débarquement rapide. Surtout, elle suppose l'anticipation du retour au même endroit, comme on franchit l'huis de la maison à l'aller puis au retour. Il s'agit d'une méthode différente des deux autres manières de prendre la mer dans l'Antiquité : soit qu'on parte en mercenaires d'une guerre à l'autre, soit qu'on quitte les lieux en nomades avec l'idée d'aborder une nouvelle terre, sans aucune perspective de retour au point de départ.

Dans le Golfe d'Ajaccio, où la marée n'a ordinairement pas d'amplitude, le bateau échoué au sec n'a plus à bouger. Comme à la maison, il ne sera déplacé que pour voguer vers l'extérieur, puis revenir à son point de départ. Jusqu'à la prochaine fois.


La technique particulière de l'échouage, obligatoire pour les peuples de l'Antiquité qui n'ont pas encore de ports modernes, a constitué et enrichi tout un vocabulaire, technique, décrivant le travail des marins, leurs outils, leur technologie, basé sur ESCIA.


Un esquif ("eschoi" en ancien français) n'aura pas de quille et pourra donc s'échouer. Il pourra faire des escales. Les matelots appuieront une échelle de bois sur son flanc pour pénétrer dans le bateau. L'échelle sera rangée à l'intérieur du bateau afin de la réutiliser pour le débarquement au retour. Les marins escaladeront ce flanc afin de hisser à l'intérieur (ramener de l'extérieur vers l'huis) vivres ou marchandises. Puis, ils pourront repartir et s'échapper. Sauf si, alors, par maladresse du navigateur, le bateau tape un écueil ("escueil").

Sans doute, le verbe corse resci (réussir) vient-il aussi de ESCIA. La réussite se dit a riescita. On a poussé le bateau du sable vers l'eau. On a navigué. Puis, on est revenu le "ré-échouer" à son point de départ, à sa maison. Donc on a ré-ussi.
C'est d'ailleurs à tort qu'on attribue la même origine pour "échec" et pour "échouage" : le mot échec est arrivé bien plus tard, provenant de la langue arabe. En revanche, en espagnol, éxito se traduit par réussite, èxit en catalan.


C'est un sort commun avec bien d'autres toponymes gaulois, devenus latins, qu'un "PortIsciuti" (ou "PortIsciutu"), prononcé initialement avec l'accent sur l'antépénultième (avant-avant-dernière syllabe), ici "tI", perde à l'usage la dernière syllable tout en maintenant l'accent : l'accent reste posé sur l'antépénultième mais celle-ci est devenue l'avant-dernière syllable. Comme le latin, le corse accentue aussi les mots "modernes" sur la pénultième (l'avant-dernière syllabe).

 
   

Esseu

Après 1.500 ans d'invasions, de pillages, de destructions, d'incursions saxonnes, franques, vikings, et même des Huns, après les occupations récurrentes des Anglais, des Espagnols (qui resteront 130 ans), suivies des retours des rois de France, malgré les raz-de-marée qui ensevelirent plusieurs fois Wissant, on peut encore lire ceci, reproduisant un manuscrit de 1700 :

 
   

"ceux du pays l'appelaient Wissan, les Flamands Isten, les Anglais Issant, et les matelots qui y demeuraient, le nommaient Esseu."   Don Ducrocq, cité dans un ouvrage de 1810

   

Ce locuteur français retranscrit ce qu'il a entendu mais il faut connaître le patois wissantais pour comprendre d'où vient ce "Esseu".

En patois wissantais, vous ne verrez jamais "une hirondelle" mais "an érondelle" : quelquechose d'intermédiaire entre le "i" et le "é". S'il fait un usage permanent des diphtongues (ou triphtongues), ce patois a été influencé par l'espagnol. On dit donc un "estylo" ou une "espécialité", ou Estrouannes pour Strouannes. Les nasales "EN" ou "AN" sont entendues comme "IN". En revanche, "ON" se prononce "AN". Il reste aussi une sorte de zézaiement. Il n'y pas de "ch" : vous n'entendrez pas un "chien" mais un "tchien", les autres CH se prononcent S. Le "O" ouvert du français n'existe pas non plus : pour "la ferme du Colombier" vous entendrez "l' farm du COUlombi".

Ce qu'il prononce ESSEU, comme avec un cheveu sur la langue, le Wissantais peut l'écrire ICCIO aussi bien que ECHEOUW. Un "é" pour un "i" et la diphtongue "eouw" pour le "EU".

En 1700, le mot "portus" n'est pas employé car, à cette date, il n'est de ports que fortifiés, comme Boulogne. Calais a déjà été construit par les Anglais qui en ont fait leur principale base de transit. Les pêcheurs pratiquent toujours l'échouage, alors ils ont conservé l'ancien mot pour cette technique.

Il n'est donc pas étonnant d'apprendre du Supplément au glossaire de la langue romane (1820) que ESSEU signifie, selon des sources du XIIIème siècle, "issue, courant d'eau, écoulement, désséchement" et que ce mot provient de "exitus".

ESSEUER qui provient de EXIRE, signifie "couler, s'écouler, donner cours à l'eau, mettre à sec". ESSEUER deviendra "essuyer", toujours l'idée de mettre au sec. Il est sûrement incomplet d'attribuer à la seule présence espagnole le zézaiement wissantais : cette prononciation devait être bien antérieure puisque ESCIA a d'abord produit EXIRE ("échire") puis ESSEU, puis ISSIR.

Issir, participe présent : Issant

Issir est à la fois un verbe et un substantif. Le Glossaire de la langue romane écrit : Le verbe issir, essir, exir, uscir : Sortir, se retirer, s'en aller, partir; exire. Il se conjugue "issen" pour "ils sortent". Voyez encore l'Usciu corse dans la forme "uscir" : l'ampoulée langue d'oil formera "huis" avec "usciu".

Le substantif issir est une sortie, une issue; exitus. Le verbe anglais "to issue" sera réservé aux sorties militaires exactement comme le substantif du vieux français "issue". Issue voudra dire aussi, comme le corse "esciuti da", "descendant de, revenus des terres". Le Bas-Breton iczu devrait être étudié. Le "droit d'issue" sera le prix à payer par le vassal qui s'affranchit de son suzerain. Les rentes s'appellent "issées" ou "issues".

Au lieu de Esseu, les Flamands de 1700 disent "Isten" et les Anglais disent "Issant". Le verbe "hisser", qui veut dire tirer avec des cordages, est "hijsen" en néerlandais. En allemand, "hissen". En anglais "to hoist" (en frison également) qui se rapporte aussi à huis. Le verbe (l'action de "issir") a désigné le lieu où se déroule cette action.


une langue d'U-I ?

A Wissant, comme ailleurs au nord, on ne vous dira jamais OUI ou NON mais U-I et NAN. Les nouveaux maîtres mérovingiens (Chilpéric, en 580) ont imposé l'usage du W, d'abord écrit par deux V, pour rendre ce son de leur langue que l'alphabet latin ne rendait pas. Ils rencontraient probablement une difficulté pour articuler les mots commençant par I. Ils se sont donc appropriés en U-ISSEN le "issen" qu'ils ont trouvé, comme ils l'ont fait aussi pour Wimille et Wimereux, tout proches, ou Wisques, près de Wizernes. Le Wissantais continue de dire "U-ISSANT" et non "vissant" ou "ouissant". Les Wrimetz sont un quartier situé entre le marécage du Fort César et la dune : on ne prononce pas Vrimetz mais "RUI-mé".

Les textes proposent différentes écritures pour Wissant : Vissan, VVissent (avec deux v), Witsand... En 1100, "La Chanson de Roland" est composée en anglo-normand (Oxford). Le "W" ne passe pas : Wissant est écrit Guitsan : gu remplace le w comme Guillaume pour William. Ou comme, réciproquement, les Wardes (ruines et rochers en mer devant Saint-Pô) veulent dire les Gardes.

 

   

Escalles

Il faut dire plus qu'un mot du village d'Escalles (prononcez "éCAL"), situé dans l'aisselle du Blanc-Nez au bout de la baie de Wissant. Escalles a aussi tiré son nom de ESCIA. Un ouvrage de 1833 mentionne :

   

Escalles, autrefois Scala, que quelques historiens ont, mal à propos, confondu avec Calais, est un village très ancien...
Le mot latin scala, qui veut dire échelle, est un vieux terme de marine qui signifie port de mer; cependant rien n’annonce qu’il y ait eu un port à Escalles, et la situation de la côte ne permet pas même de le croire.
D’anciens mémoires font souvent mention de ce village qui paraît avoir été autrefois considérable.

   

Bien que cet auteur ait cherché, comme on le faisait au XIXème siècle, les quais d'un port en eau profonde là où il n'était question que du sable d'un port antique destiné à l'échouage, il a largement raison. Oui, ce village est très ancien et il a connu une richesse considérable. L'Eglise s'en est emparée.

Il amène jusqu'à nous qu'un ancien vocabulaire de marine existait, dans lequel le sens de Scala était ce port de mer dans lequel on doit emprunter des échelles pour accéder aux bateaux à l'échouage mais où l'on peut faire une escale en toute tranquilité. Pendant le Moyen-Age, on dira mettre escale en terre pour évoquer ce geste des marins qui descendent du bateau, par le flanc, en empruntant l'échelle qu'ils avaient embarquée.

Dans un acte de 877, il est nommé Scale. Cette disparition du E initial est moderne, à "l'anglaise" : comme school (pour école) ou story (pour histoire). La prononciation ancienne, "à l'espagnole", Escala, est parvenue jusqu'à nous pour le nom du village. La dernière syllabe "la" est tombée, comme toujours, mais l'accent est resté sur CAL.

C'est le sort classique des langues internationales. Les nouveautés techniques diffusent les mots qu'elles posent sur leur technologie puis ces mots deviennent des noms communs. On finit par oublier leur sens initial dans la langue de leurs inventeurs. Au temps de César, Escalles était la dernière part du Portus Itius, avant la falaise du Blanc-Nez. Le village continuera de s'appeler Scala bien que le latin ait généralisé ce mot pour "échelle". Le Calais d'avant sa fortification par les Anglais s'appellera, lui aussi, Scala.

 
   
   

Sombres

Les Francs voisins prendront possession du secteur (400-) sans attendre que l'Empire Romain gise à leurs pieds (Friedrich Engels). Viendront aussi les Saxons. On ne reconnaîtra plus les noms anciens.

Les grandes fermes du Gris-Nez, affectées à une famille, seront nommées des zelle : Audresselles, Haringuezelle, Floringzelle, Waringzelle, Framezelle. Tous les hameaux autour du Portus Itius seront renommés en "-inghen", attribués à des colons ayant la même origine : Audinghen, Bertinghen, Locquinghen, Tardinghen, Bazinghen, Leulinghen, Leubringhen, Hervelinghen, Bonningues, Peuplingues... Les hauteurs seront renommées en "-thun" (dun) ou "-berg" (le Mont-de-Couple : Audembert).

Pourtant, comme Esseu et Scala, Sombres est resté. Haute-Sombre est un domaine agricole dans l'immédiat arrière-pays du Portus Itius. A Basse-Sombre se situait l'ancienne église de Wissant. Sur les cartes anciennes, il est écrit Sambris.
Sombres, en patois wissantais, se prononce Sambre comme le nom de cet affluent de la Meuse. Ce mot est toujours attaché, dans la langue des Gaulois, à un nom de rivière ou de fleuve. La Samara est le nom ancien de la Somme. Un ruisseau de Sombre est un affluent de la Dordogne (Lafage-sur-Sombre).
Le ruisseau de Haute-Sombre (l'ariu du Nain) coule toujours à Wissant. Sombres désigne donc à la fois le cours d'eau et le lieu où celui-ci prend sa source.
L'ancien culte gaulois de cette source a été repris et recyclé par l'Eglise sous le nom de Notre-Dame-de-Sombres, à laquelle est dédiée une procession annuelle, un dimanche proche du 15 août.

 
   


Un anachronisme, un contre-sens chronologique, s'est répandu

De nombreux chercheurs attribuent, sans modération, aux toponymes et hydronymes du nord des Gaules des origines germaniques. Pendant la poussée nationaliste du XIXème siècle, afin d'exalter un roman national excluant les Gaules du sud tout en évitant le nom fâcheux de l'ennemi historique allemand, on nomme les Gaulois comme des Celtes. Pourtant, les incursions celtes des siècles précédant César (du Vème siècle av JC jusqu'au IIème) n'ont pas complètement submergé la Gaule comme une déferlante sur un territoire inhabité. Menées à la pointe de leurs épées d'acier, elles ne sont pourtant pas arrivées partout. Jules César nous l'explique dès la première phrase de "la Guerre des Gaules" :

"La Gaule, dans son ensemble, est divisée en trois parties dont l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur propre langue, se nomment Celtes, et dans la nôtre Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par la langue, les coutumes, les lois."

Portus Itius, situé dans la Gaule Belgique, ne "se nomme" résolument pas celte !

A l'époque où César décrit les Germains vivant encore dans la rudesse de leur nomadisme, les côtes du Nord de la Gaule (Armorique, Morins), comme les côtes de la Corse, profitaient mieux de "la mondialisation". Ces populations, sédentarisées depuis longtemps sur des terres riches, pêchant dans des eaux très poissonneuses, disposaient des mots désignant les techniques modernes qu'elles utilisaient. C'est le cas de Escia, Exire, Escala. Les arrivants ultérieurs ne pourront que germaniser ("franciser", dira-t'on) ces mots qui n'appartenaient pas à leur vocabulaire d'origine car désignant des techniques qu'ils n'employaient pas. Ce ne sera pas la moindre des qualités des Francs que d'apprendre et de s'imprégner de ces cultures plus avancées...


Décidément, ce verbe Escia, que la langue corse nous transmet, a connu une belle descendance.

Il suffisait à Jules César d'employer ce mot de la langue ancienne pour que ses pairs romains comprennent tout à fait le dispositif qu'il employait : un grand port d'échouage, un Portus Itius. Le Portus Itius n'était pas un port fortifié. Il ressemblait à Porticcio, dans le Golfe d'Ajaccio. C'était les 12 km de sable fin de la baie de Wissant.

 

(C) Jean-Michel Forestier, 2017

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