Opération Overlord, puis retour

les renvois de page de "La Guerre des Gaules" concernent cette édition de Garnier-Flammarion, 3ème trimestre 1964

 

Les stratèges militaires qui ont préparé en secret, sous le nom de code "Overlord", le débarquement massif des alliés en Normandie de juin 1944 se sont inspirés de l'expédition menée par César en -54. Parti du Portus Itius avec 600 bateaux de débarquement fin août, il a mené bataille sur le sol de l'Ile-de-Bretagne jusqu'à la mi-septembre. Son objectif était de parachever sa conquête des Gaules par la domination du juteux commerce entre l'Ile-de-Bretagne et le continent.


Déjà, en -56, César voulait ravir aux peuples gaulois d'Armorique (Bretagne française) leur commerce florissant avec l'Irlande et le sud-ouest de l'Angleterre. S'engage donc la guerre des Romains contre une coalition des peuples maritimes de l'Armorique. La coalition est dirigée par les Vénètes (Vannes) qui sont le plus puissant de ces peuples. Puisqu'à chaque fois qu'ils sont attaqués sur terre, les Vénètes assiégés s'enfuient en bateau vers une nouvelle cache d'où il faut à nouveau les déloger, César comprend que ce n'est qu'en mer que pourra avoir lieu la bataille décisive contre ces Vénètes.

Une vraie bataille navale se terminera à l'abordage. La flotte des Vénètes sera détruite. Probablement périront avec elle celles des Morins et des Ménapiens que les Vénètes avaient appelées en renfort. Car l'année suivante, -55, lorsque César lance sa première expédition depuis le pays des Morins, au Nord, vers l'Ile-de-Bretagne (la Grande-Bretagne), aucune escarmouche en mer n'est signalée. Pas même contre la petite flotte de reconnaissance qu'il avait dépêchée pour cinq jours. La flotte des Bretons (c'est-à-dire les habitants de l'Ile-de-Bretagne), qui, selon César, viennent toujours au secours des Gaulois, est donc aussi sûrement anéantie.

En revanche, l'arrivée sur la côte anglaise de cette première expédition est un échec, un traumastisme même. Car les Romains ont bien failli ne pas pouvoir revenir !

Ce n'est pas la puissance des Bretons qui en est la cause mais le manque d'organisation des Romains et l'inadaptation de leurs navires. Les bateaux longs utilisés dans la guerre navale contre les Vénètes ne sont pas adaptés au débarquement sur le sable anglais : soit qu'ils s'échouent isolément sur les bancs de sable, les Bretons les encerclent alors depuis la plage; soit qu'ils restent au mouillage et alors ils s'entrechoquent avec la forte marée. César écrit (IV, 26, 87) : "les nôtres ne pouvaient garder leurs rangs ni se maintenir sur une position ferme... et que sortant les uns d'un navire, les autres d'un autre, il se rangeaient derrière les enseignes qu'ils rencontraient, la confusion était des plus grandes."

Pour le retour de cette première expédition, désastreuse, César devra sacrifier, vampiriser, 12 de ses vaisseaux afin de pouvoir réparer les autres, grâce à des allers-retours incessants vers le continent. "Un grand nombre de navires furent brisés... les autres hors d'état de naviguer... cette situation répandit une grande consternation dans toute l'armée" (IV, 29, 88).


Deux de ces bateaux (300 hommes) auront la malchance de ne pas accoster au port prévu pour le retour mais "un peu plus bas". Là, les Morins ne manquent pas l'occasion : ils encerclent et attaquent les égarés. César devra envoyer la cavalerie pour les exfiltrer et, se félicitera-t'il, "massacrer un grand nombre de Morins".


Une fois, pas deux !

Pour sa deuxième tentative, en -54, César a compris la leçon. Ce n'est plus sur mer, où sa suprématie paraît assurée, mais sur la terre même des Bretons que la bataille décisive se déroulera.

Il faudra faire débarquer sur le sable, vite et fort, une masse énorme de combattants qui, par leur seul nombre, terroriseront les Bretons. La réussite du débarquement sera la première mais la plus décisive des victoires. Ce n'est pas une traversée au long cours. 30 kms séparent le Griz-Nez de la côte anglaise. 60 kms sont à parcourir en tenant compte de la dérive par les courants et de l'évitement des bancs de sable.

Ses bateaux longs ne conviennent pas. Il fera donc construire au cours de l'hiver 600 bateaux adaptés à la traversée du détroit et au débarquement. Exactement comme Eisenhower et Churchill fabriqueront les barges du débarquement en Normandie.

Ces bateaux spécifiques seront : "tous à voiles et à rames", "un peu plus bas que ceux dont nous avons coutume d'user sur notre mer" afin qu'on "puisse les charger et mettre à sec rapidement" et "un peu plus larges que les vaisseaux dont nous nous servons sur les autres mers" pour "les charges et le grand nombre de bêtes de somme qu'il étaient destinés à transporter" (livre V, I, page 93).

Plus de 25.000 soldats et 2.000 cavaliers devront débarquer avec l'objectif de revenir, victorieux, au même lieu d'échouage en Gaule.

Si l'on compte aussi les navires de marchands désireux, soit de profiter du futur butin, soit de faire simplement leurs affaires avec le ravitaillement des hommes de la troupe de Romains, de Gaulois et de mercenaires, c'est 800 voiles qui se présenteront devant la côte anglaise.


Une telle opération navale n'avait jamais été tentée.


César conçoit donc que c'est l'opération d'embarquement qui sera la répétition générale du débarquement. Les 600 bateaux d'échouage se concentreront donc tous en un seul port. Visitant les soldats dans leurs quartiers d'hiver, César "leur donne l'ordre de se rassembler tous au port Itius" (Livre V, 2 page 94) .

Les bateaux qui devront arriver "en ligne" sur la côte anglaise seront alignés continûment sur le sable de leur plage de départ. Jules César n'a plus à craindre une attaque venue de la mer puisques les flottes ennemies ont été anéanties.

Leur armement sera complété en ce lieu unique : les transports seront donc optimisés. Le fer et le cuivre proviendront d'Espagne (Livre V,1 page 93). La logistique sera énorme mais les militaires apprendront à faire régner l'ordre sur une telle masse et de navires et de combattants. La police de circulation tant sur terre qu'en mer a dû être spécialement rigoureuse car c'est aussi une manière de sécuriser un retour en bon ordre au même endroit.

Au total, se concentreront là 4.000 cavaliers, avec leur cheval (qu'il faut aussi nourrir), et 8 légions, soit plus de 40.000 hommes (Livre V, 5 page 95). 5 légions et 2.000 cavaliers embarqueront. 3 légions et 2.000 cavaliers resteront sur place pour "garder les ports".

Il faut assurer la sécurité du débarquement sous les flèches, les javelots et les frondes des Bretons postés sur les hauteurs de leurs falaises ou sur la plage. En soutien aux navires de débarquement, des vaisseaux de guerre longs (galères) porteront (IV, 25, 86) les "frondes, arcs et balistes". Les balistes sont comme des gigantesques arbalètes qui tirent des boulets. Ils couvriront, avec leur pillonnage depuis la mer, le débarquement des hommes et des bêtes. César se félicitera d'avoir troublé les Bretons avec ses "machines" embarquées sur les navires de guerre. Complétant ceux qui lui restent des guerres précédentes, César fera fabriquer 60 de ces nouveaux vaisseaux d'appui et de pillonnage. Le 6 juin 1944, de la même manière, des navires de guerre se relaieront pour pilloner les Allemands sur la côte afin de protéger l'arrivée des barges de débarquement qui n'étaient pas armées.


Boulogne-sur-Mer ne peut pas avoir été le lieu commode d'embarquement du Portus Itius.


Un calcul simple d'abord. 600 bateaux doivent embarquer et débarquer 24.000 hommes. Soit 40 fantassins par bateau : chaque bateau ne peut pas mesurer moins de 4 mètres de large. 600 bateaux s'étendent donc, si on les positionne bord à bord, sur 2,4 kilomètres. Mais ils ne peuvent pas être bord à bord : on les arme sur place, on les charge par le flanc à l'échouage car leur proues comme leurs poupes sont relevées pour fendre les lames, même "en marche arrière", au déséchouage comme pendant l'attente dans une faible hauteur d'eau. Il faut pouvoir circuler entre les dunes et la mer. Cela représente une ligne continue d'au moins 6 kilomètres. Où, au pays des Morins, trouver une telle étendue ? Pas sur la côte boulonnaise, morcelée, discontinue.

L'arrière-pays doit être le plus plat et le plus ample possible : pour disposer les camps, faciliter les transports par des voies les plus rectilignes possibles, accélérer les déplacements de cavalerie. Or, Boulogne se trouve dans une cuvette entourée de collines : c'est bien ce qui fera sa force de port moderne ensuite. A l'inverse, l'arrière-pays du Portus-Itius est plat de Wissant jusqu'à Marquise et Bazinghen.

L'hiver complet a pu être utilisé pour dresser les fortifications qui protègeront les hommes laissés sur place afin dissuader les Morins de toute nouvelle révolte pendant l'absence de César.

Les fantassins de César devront répéter le débarquement. Probablement, devront-ils même apprendre à ramer en bon ordre. Il faut un lieu qui ressemble le plus possible au lieu du débarquement. Où vont-ils débarquer ? Devant une forteresse entourée de collines ? Non : sur une grande étendue de sable plat, parfois dur, parfois en banc mou, à l'image du sable de Wissant. Les officiers devront apprendre à arriver presque tous en même temps pour débarquer, si possible, en un seul bloc et le plus rapidement possible, car la réserve de projectiles que tireront, en couverture, les "croiseurs" depuis la mer n'est pas inépuisable. La vitesse du débarquement des hommes et des bêtes est décisive. Les légionnaires romains ne sont pas des marins, une telle opération navale n'avait jamais été engagée. Ils ont donc dû s'entraîner tout l'hiver à débarquer en bon ordre, au bon niveau de la hauteur d'eau, le plus rapidement possible. Mais où pratiquer un tel entraînement, sinon à Wissant ?


Si Boulogne-sur-Mer avait été le Portus-Itius, les Romains auraient dû, à l'aller, affronter le Gris-Nez avant même d'affronter les Bretons.

Le Gris-Nez s'avançait en mer plus loin qu'aujourd'hui. Il est hérissé de rochers contre lesquels de nombreux navires se sont fracassés. Le détroit est étroit. Les vents s'y engouffrent : 130 kmh n'est pas une vitesse rare; 160 kmh peut arriver. Les brouillards sont récurrents. Les courants accélèrent dans ce goulet d'étranglement. Ces courants, parmi les plus puissants du monde, sont changeants selon les marées. Les bancs de sable, dunes sous-marines mouvantes, sont des pièges. A leurs extrémités, les courants forment des tourbillons.

En résumé : "Les conditions de navigation y cumulent plusieurs facteurs de dangerosité ; vents (196 bulletins météorologiques spéciaux signalant des vents supérieurs à 7 beaufort ont été émis par Météo France en 2007), courants forts et régime des marées plus vif en raison du goulot que crée le détroit. Ces trois facteurs influent sur la manoeuvrabilité des navires en avarie ou en action de pêche ou ceux que le tirant d'eau expose au courant ou au vent. De plus, de nombreux bancs de sable sont susceptibles de se déplacer."

Les Romains n'avaient pas l'expérience maritime de cette zone dangereuse. Alors, logiquement, César regroupera ses bateaux au-delà de cette passe aléatoire et désorganisante, pour n'avoir plus qu'à filer, l'ordre de départ étant donné, vers la côte anglaise.

Mais il faut aussi préparer le retour !

Là encore, un retour à Boulogne n'aurait pas été commode. Pourquoi César aurait-il infligé à sa troupe, usée par la guerre, harassée par la traversée du retour, avec des navires endommagés, cette ultime épreuve du passage du Gris-Nez s'il avait fallu rentrer à Boulogne ? Et que serait-il arrivé devant Boulogne ? Les plages boulonnaises ne sont pas assez larges pour une telle armada. Les bateaux auraient dû se positionner en file indienne afin de pénétrer dans l'estuaire, étroit, de la Liane. Pas encore au bout de leur peine, ils auraient encore dû remonter sur quelques kilomètres le courant de ce fleuve avant de se ranger, enfin, au sec sur les rives.
Jamais César ne se serait ajouté autant d'épreuves !



Le cruel et cupide César fut un génie militaire. La première moitié de son plan a inspiré l'opération Overlord. Mais César, lui, après avoir débarqué et mené la guerre contre les Bretons, n'en avait pas terminé : il devait encore rentrer en Gaule.

 

Rose des vents à Boulogne-sur-Mer
 

Les bateaux qui transportent les hommes et les bêtes sont à fond plat, n'ont pas de quille. Leur voile, rectangulaire, ne permet de naviguer que par vent arrière. Les vents, comme les courants, sont Nord-Est/Sud-Ouest.

La trajectoire aller est connue : de Portus Itius à Deal portée par un vent soufflant du sud. En réalité, le vent est davantage Sud-Ouest/Nord-Est : il faut baisser les voiles pour gagner à la rame, d'Est en Ouest, la côte de Deal.

Malheur au retour, de Deal à Portus Itius, à celui qui se laisse pousser vers A!. Chaque seconde qui passe, de Nord-Est vers le Sud-Ouest, l'éloigne de la côte qui, elle, descend perpendiculairement du Nord vers le Sud. Le trajet à poursuivre à la rame, à angle droit, sera de plus en plus long. La côte sera rocheuse, les anses à "viser", pour l'échouage, étroites.

Les marins romains sont certes ignorants de la côte mais ils ont été assez expérimentés pour battre sur mer la coalition des Vénètes. Jamais ils n'auraient pris le risque de passer le Gris-Nez au retour. Il était plus pratique de ramer depuis Deal, (cap sur "Calais", ici) en dérivant avec le courant Nord-Est/Sud-Ouest vers Portus Itius. Un accostage trop précoce était moins risqué qu'un décrochage trop tardif : la côte depuis le Blanc-Nez ("Sangatte", ici) vers le Nord n'est que sables et marécages, propices à l'échouage. Le réglage était facile : se laisser plus ou moins porter vers l'ouest par le courant.

 
 


Il n'y a pas que l'analyse de la langue (ESCIA) qui conclut des années d'interrogations sur la localisation du Portus Itius. Les risques de la navigation dans le détroit établissent aussi que le port d'embarquement-débarquement de César ne pouvait être que Wissant et non Boulogne-sur-Mer, qui oblige à passer le Gris-Nez.

 

(C) Jean-Michel Forestier, 2017

  pour relire : d'un Portus Itius à l'autre : Wissant et Porticcio
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